Xavier Ramos Vilar : Regard d’un adolescent en 2020
Mon histoire de vie commence le jour de mon anniversaire, le 11 mars 2020, parce que cette journée m’a marqué profondément. J’étais devant la télévision avec ma mère, en train de regarder le journal de 20 h, quand la nouvelle est tombée : on venait de confirmer les trois premiers cas de la pandémie de COVID-19, selon le communiqué officiel des autorités sanitaires du gouvernement de Cuba. Il s’agissait de trois touristes italiens provenant de la région de Lombardie ; les cas avaient été confirmés par le laboratoire de l’Institut de médecine tropicale « Pedro Kourí » (IPK). Cette date était donc déclarée comme le début de la pandémie sur le territoire national. Pourtant, son début avait déjà été annoncé dans le monde par l’Organisation mondiale de la santé, étant donné l’augmentation du nombre de cas de cette maladie, avec des symptômes respiratoires et un comportement semblable dans tous les pays, et qui coûtait la vie à beaucoup de personnes.
Quelques jours avant cette annonce officielle, j’étais au préuniversitaire, à 15 ans, en train de terminer la dixième année à l’école militaire Camilo Cienfuegos, dans la localité d’Arroyo Arenas, municipalité de La Lisa. Pendant ces jours-là, plusieurs de mes camarades avaient attrapé un rhume très fort. Moi aussi, j’ai été malade, forte fièvre, grande fatigue, malaise général. J’ai donc appelé ma mère pour qu’elle vienne me chercher d’urgence à l’école et qu’on me fasse des analyses, pour savoir ce que j’avais. Heureusement, ce n’était qu’un rhume sévère, conséquence du contact avec les autres camarades du groupe qui étaient dans le même état, et qui s’est aggravé chez moi parce que j’avais fait une garde de patrouille la nuit précédente.
Dans les jours qui ont suivi, pendant que je me reposais à la maison, le nombre de cas de rhume à l’école a augmenté, et plusieurs camarades ont été renvoyés chez eux parce qu’ils présentaient le même cadre de fièvre forte . Une semaine plus tard, l’annonce du 11 mars est faite et les activités scolaires sont suspendues jusqu’à nouvel ordre, ou jusqu’à ce qu’on décide quoi faire face à cette situation dans le pays. Mon incertitude a alors grandi, parce qu’il ne restait que quatre mois avant la fin de la dixième année, et il était évident qu’une situation très sérieuse était en train de commencer.
Sept jours plus tard, le ministère de la Santé publique a déterminé une série de mesures, immédiatement transmises à la radio et à la télévision pour que toute la population en prenne connaissance. L’épidémie avait interrompu le processus d’enseignement. Nous resterions à la maison, avec un système de cours transmis par la télévision nationale, afin d’éviter que les élèves sortent dans la rue…
Les télé-cours ont commencé à s’organiser, avec des horaires selon les niveaux : primaire, secondaire, préuniversitaire. Moi, inquiet, j’ai mis trois alarmes sur mon téléphone pour qu’elles me préviennent, peu importe ce que je faisais à ce moment-là, afin de pouvoir enregistrer les cours. Heureusement, les cours étaient très bien expliqués, de manière didactique, assez proche de ce à quoi j’étais habitué avec mes professeurs à l’école.
L’adaptation à ce rythme — se lever et suivre les télé-cours selon l’horaire — a été difficile au début, mais, petit à petit, j’ai pris le pli et je me suis habitué. Ensuite, mes camarades m’ont dit qu’on pouvait aussi les télécharger et qu’il existait des “paquets” sur cubaeduca.cu, pour chaque matière et pour chaque niveau. Ma mère m’a aidé et les a téléchargés tout de suite.Ainsi, je pouvais m’asseoir, revoir les cours plus calmement, sans craindre d’en manquer un à enregistrer. Heureusement, c’était une solution qui aidait tout le monde.
Mes camarades et nos professeurs ont créé plusieurs groupes de discussion sur WhatsApp, selon les matières. Parfois, des camarades avaient des doutes et on en parlait pour voir si c’étaient des questions communes ou individuelles. Les professeurs ont commencé à nous donner des travaux à faire en lien avec ce qui était expliqué dans les télé-cours, et ça nous obligeait à rester attentifs. Nous avons mis en place plusieurs forums de discussion entre élèves et professeurs, ce qui nous a été très utile.
Le professeur d’Histoire était très sérieux et exigeant dans sa matière. Et la professeure la plus exigeante, c’était celle de biologie. Parfois, elle devait réexpliquer ce qu’elle attendait dans les travaux pratiques. Souvent, on devait refaire les travaux, parce qu’au début on ne comprenait pas bien le fonctionnement virtuel, on était habitués à avoir les professeurs en face de nous, et non pas à recevoir des consignes par écrit sur un téléphone, ou par audio, ou à travers les cours à la télévision.
Cette expérience a été immense. Aujourd’hui, je m’en rends compte. J’aurais aimé que cela soit plus dynamique, plus didactique, parce que parfois les professeurs ne se rendent pas compte qu’ils veulent transmettre un contenu, mais que tous les élèves ne le comprennent pas rapidement. Certains ont besoin d’autres façons d’apprendre ; et remplir des diapositives de textes, de points et de puces ne fait pas comprendre autant que des images, qui donnent plus d’idées sur ce qu’on veut expliquer ou transmettre. Ça a été un changement très brusque. Jusqu’à ce moment-là, moi qui avais fait tout le primaire et le secondaire avec un professeur devant la classe, un tableau, une craie et la dictée, je traitais l’apprentissage d’une manière complètement différente.
Je peux dire que, même si les professeurs de l’école suivaient nos inquiétudes, ça m’a beaucoup aidé d’avoir les numéros de téléphone de mes professeurs du secondaire avec qui j’ai de très bonnes relations. Je pouvais parfois leur poser des questions que j’osais davantage leur demander, parce que je les connaissais mieux et que la confiance était plus grande. Surtout mes professeurs de chimie, de physique et de mathématiques. Ce sont les matières que j’aime le plus et celles avec lesquelles j’étais le plus à l’aise. Je ne veux pas dire pour autant que l’histoire, la littérature et la langue espagnole étaient difficiles pour moi, sur ces points-là, c’est ma mère qui m’aidait le plus, notamment pour la rédaction et l’orthographe.
D’un autre côté, dans mon histoire de vie, ça a été très dur pour moi d’être séparé de mes camarades. Comme j’étais dans une école de formation militaire, on était toujours très proches, et on faisait tout en groupe; pour aller en classe, on se déplaçait tous ensemble ; pour aller au réfectoire aussi ; pour faire du sport, pareil. Et puis on passait notre temps à se faire des blagues. On se manquait. On a commencé à faire des plans pour “quand l’épidémie finirait” : certains voulaient organiser une fête, d’autres aller en camp, d’autres à la plage. Mais on ne savait pas combien de temps durerait ce problème épidémiologique, ni les conséquences qu’il aurait sur nous, comme personnes, et sur l’économie du pays, parce que les dépenses en ressources ont été très élevées.
Ces projets ont dû attendre longtemps. Et quand on a finalement repris les cours, il y avait beaucoup de retard, et la dernière chose à laquelle on pensait, c’était de s’amuser. D’autant plus que plusieurs événements nous ont énormément bouleversés, et c’était lié à la maladie.
À mesure que le temps passait, plusieurs de mes camarades ont commencé à sortir dans la rue, et certains sont tombés malades, avec toute leur famille. Parfois, c’était très triste. On s’écrivait, et on apprenait qu’une famille allait mal, que quelqu’un était hospitalisé ou en convalescence à la maison. Par moments, j’ai su que des personnes s’étaient compliquées et qu’elles étaient en soins intensifs. Heureusement, la plupart s’en sont sortis, mais on a aussi pleuré la perte de proches de certains camarades, des personnes qu’on connaissait, avec qui on avait eu des contacts. On a aussi appris que le mari d’une professeure du préuniversitaire était mort, victime de la maladie, en plus d’autres problèmes de santé.
Dans ma famille, on a vécu ça aussi. Une amie de ma mère, presque comme sa sœur, est décédée. Elle s’appelait Alina Rodríguez Sánchez. Elle aussi était médecin. Elle faisait partie d’une équipe qui assurait des soins dans une municipalité où ils s’occupaient d’un groupe de personnes âgées. Elle est tombée malade, et son état s’est aggravé, parce qu’elle souffrait d’hypertension. Pour nous, elle était comme de la famille, et, sur le plan personnel comme professionnel, elle comptait beaucoup. Elle avait une fille unique autiste, un mari, et des parents très âgés. Tout ça nous a profondément attristés. Elle est restée longtemps en soins intensifs, jusqu’à son décès. Le reste de sa famille, heureusement, s’est rétabli physiquement, mais ils ont été dévastés, parce qu’elle était tout pour eux.
Ça nous a frappés de plein fouet. Émotionnellement, on avait l’impression que tout se brisait, comme du verre qui éclate d’un seul coup et se fragmente. Tout m’a paru triste dans cette succession brutale d’épisodes dramatiques qui nous faisaient flancher et, en même temps, nous rendaient plus solides.
Un cousin de ma mère, à Holguín, et toute sa famille sont tombés malades, mais lui a été très compliqué pendant plusieurs jours. Il était chauffeur d’autobus de tourisme et hypertendu. Heureusement, il s’en est sorti. Du côté de mon oncle maternel, le frère de ma mère, sa femme et sa fille ont été contaminées ; la seule qui a dû être hospitalisée, c’était la femme de mon oncle. On s’inquiétait pour elle tous les jours, parce qu’elle manquait beaucoup d’oxygène et qu’elle avait aussi une hépatite, en plus de la COVID‑19. Heureusement, elle s’est rétablie, et au bout de quinze jours elle est rentrée chez elle, même si elle était encore très faible en quittant l’hôpital.
Pendant que j’étais à la maison, ma mère devait aller à l’hôpital où elle travaille, à l’Institut cubain d’ophtalmologie Ramón Pando Ferrer. Elle devait faire des gardes, de la surveillance épidémiologique, ou toute autre tâche qu’on lui assignait. Et quand la situation s’est aggravée, on leur a donné des missions hors de leur établissement. Elle a été envoyée comme conseillère, pour le ministère de la Santé publique, dans une polyclinique près de chez nous, la polyclinique Dr Carlos J. Finlay, à Marianao. Elle partait très tôt pour faire des réunions avec les équipes de médecins et d’infirmières de famille ; elle rencontrait aussi les équipes chargées du dépistage de la fièvre, composées de travailleurs de différents lieux, venus prêter main-forte. Elle rentrait très tard. Souvent, elle devait aussi faire des visites dans les cabinets médicaux.
Moi, j’étais très inquiet. Nous ne sommes que nous deux, et elle était très exposée à cause de son travail. Mais heureusement, la phase de vaccination a commencé, ce qui a amélioré la situation épidémique. Elle a été vaccinée, parce qu’elle faisait partie du personnel de santé et travaillait dans une zone à risque.
Quand on a lancé l’initiative d’applaudir le soir depuis les portes, les balcons et les porches des maisons, en reconnaissance du travail des médecins qui sauvaient des vies, j’étais fier de tout ce qu’ils faisaient, du nombre d’heures qu’ils donnaient pour sauver des gens. Je me suis senti fier du travail de ma mère et de ses collègues, médecins, infirmières et infirmiers, techniciens.
Et quand la vaccination avec les candidats vaccinaux produits à Cuba — Abdala et Soberana — a commencé, j’ai appris qu’on cherchait des personnes capables, ou disposées, à saisir des données. J’ai demandé à ma mère de m’autoriser, parce que je voulais participer à quelque chose qui aide à lutter contre la maladie. C’est comme ça que j’ai commencé à saisir les données dans la base des registres de vaccination des patients de notre secteur.
Pour ce travail, on nous a formés, deux vaccins étaient administrés en même temps dans la même communauté, pour les mineurs et les plus de 65 ans, puis pour l’ensemble de la population. On nous a installés dans le “club informatique” de la zone de cette polyclinique. On arrivait tôt, on s’asseyait, et on vérifiait tous les documents avec une personne qui nous supervisait. Parfois, quand les informations n’étaient pas complètes, on devait attendre la réponse du cabinet médical, afin d’obtenir les données et de les intégrer aux registres primaires du service des statistiques, où les collègues étaient très aimables. Je les connaissais presque toutes, parce que ma mère y avait travaillé comme sous-directrice de l’épidémiologie.
C’était une expérience volontaire, non rémunérée, et désintéressée, très importante pour moi, à plusieurs niveaux. D’abord, j’ai eu un peu peur.je pensais que j’allais tomber malade, et ça m’a poussé à prendre encore plus de précautions. Heureusement, je n’ai pas été malade — ou du moins, je ne m’en suis pas rendu compte —, parce que je n’ai même pas attrapé un rhume pendant cette période. Ensuite, je savais que ce que je faisais était utile pour enregistrer les vaccinés de notre secteur de santé.
À partir de ce moment-là, il me restait la satisfaction que, lorsque le Dr Francisco Durán, chef national de l’épidémiologie, parlait à la télévision des statistiques sur les personnes vaccinées, il ne mentionnerait pas mon nom, mais moi je savais qu’il y avait, dans ce travail, la contribution de toutes les personnes qui rendaient possible la compilation des données — comme il le rappelait à la fin du bulletin quotidien, celui que tout le peuple de Cuba attendait avec anxiété.
Quand on a annoncé que les élèves du préuniversitaire devaient aller se faire vacciner, je me suis senti très fier, parce que j’ai tout de suite pensé que mon nom serait dans la base de données sur laquelle je travaillais. J’ai cherché mon nom lors des trois étapes de la vaccination, et j’y étais, sans difficulté. Et, pour mon plus grand plaisir, j’ai croisé plusieurs camarades du préuniversitaire qui vivent dans la même municipalité. Cette activité était obligatoire. Et on savait que, pour pouvoir retourner à l’école, il fallait avoir reçu toutes les doses, ce qui nous donnait une garantie contre les formes graves de la maladie, comme on l’expliquait dans les informations nationales.
Pour aller travailler, ma mère me donnait deux masques, et une visière en plastique. Et, en plus, dès que je rentrais, je devais enlever les vêtements que j’avais portés dehors, les mettre dans un seau avec du détergent et les laver, puis les faire sécher au soleil. Même mes chaussures, je devais les laver. Je me suis trouvé des protections en plastique, parce que sinon elles ne séchaient pas si je les lavais tard dans la journée, et je devais les remettre le lendemain. C’est comme ça que je suis entré dans le travail d’informatisation des bases de données. Et ce sujet m’a tellement plu qu’ensuite, quand au préuniversitaire on a présenté les choix de filières universitaires, j’ai demandé l’informatique parmi mes options.
D’un autre côté, j’ai aussi aidé, avec d’autres camarades du quartier, à distribuer des modules de nourriture dans les rues où vivaient des personnes touchées, qu’on mettait en quarantaine pour éviter les contaminations. Pour ce travail, il y avait des jours où l’on commençait tôt, et où l’on devait faire deux ou trois allers-retours, parce que les personnes n’étaient pas chez elles au moment de la livraison, elles étaient sorties vers la polyclinique pour des analyses, et il fallait donc revenir, parce que la remise devait se faire en personne, avec une pièce d’identité. On devait parfois repasser plusieurs fois avant de réussir la livraison. Les gens se sentaient pris en charge, surtout les personnes âgées seules, ou les mères avec plusieurs enfants, qui n’avaient pas d’autre famille avec elles.
Mon quartier, en temps normal, est un endroit tranquille. Mais pendant les jours de pandémie, comme nous sommes près d’une avenue très fréquentée, je voyais les gens marcher vers différents endroits, puis revenir avec des sacs de nourriture. Parfois, ça me faisait me sentir mal, comme si les personnes avaient une faim immense. Et, en même temps, la télévision répétait qu’il ne fallait pas sortir, ou qu’il fallait le faire de façon planifiée, en évitant les rassemblements ; mais il y avait souvent de l’indiscipline sociale, ce qui entraînait plus de cas.
Un jour, je regardais la file du pain. Là où j’allais, il y avait au sol des marques indiquant l’espace où les personnes devaient se placer, en gardant une distance. Mais dès qu’on disait qu’on allait distribuer le pain, tout le monde se mettait à courir, à se coller, à se disputer pour être le premier à acheter. En voyant ça, il m’est arrivé de rentrer chez moi sans pain, pour ne pas me mêler aux files et ne pas tomber malade, parce qu’il était évident que parmi ces personnes il pouvait y en avoir qui étaient contaminées, et moi je n’étais pas prêt à tomber malade à cause de cette indiscipline, juste pour acheter du pain qu’on pouvait prendre plus tôt ou plus tard.
Dans ma zone, on a créé des points de vente où l’on faisait la queue pour acheter certains produits. Au début, c’était très désordonné, puis des organisations de voisins se sont mises en place. On se prévenait entre rues pour savoir quel jour tel produit serait vendu. Sans aucun doute, les familles ont toujours trouvé des solutions aux manques. Et c’était vraiment dur de frapper à la porte de ceux qui n’avaient personne pour leur donner un coup de main. Mais, heureusement, dans les moments de crise, la solidarité du peuple finit toujours par ressortir. Et, avec les délégués avec lesquels j’ai travaillé, ils étaient toujours très préoccupés par les cas qui demandaient davantage d’attention.
C’était une période où il fallait mener de nombreuses actions de prévention auprès de la population, dans des conditions auxquelles on n’était pas habitués. Souvent, des patients ne voulaient pas être hospitalisés, parce qu’ils laissaient derrière eux leurs affaires et leur famille. Et nous avons aussi travaillé pendant les mois de grande chaleur, en aidant les “vulnérables”, comme on appelait les personnes qui avaient des problèmes de santé et vivaient seules, en plus d’autres maladies. Avec le temps, on a appris que, si l’on respectait les mesures de protection et l’hygiène, on pouvait réduire le risque de tomber malade.
Bien sûr, on faisait plusieurs activités, mais toujours avec beaucoup de prudence, et sous la direction des délégués et des leaders communautaires, parce que ce sont eux qui connaissaient la population de leur secteur. Il est important de reconnaître que la majorité des élèves et des jeunes qui participaient à ces actions avaient une perception du risque très élevée, on savait qu’on pouvait devenir des cas positifs si l’on ne se protégeait pas mutuellement. Alors, dès que quelqu’un se sentait mal, il le disait immédiatement, et on lui faisait un test COVID, pour éviter que le reste du groupe tombe malade. Ce n’était pas de la peur, c’était de la conscience et de la prudence, pour ne pas tomber malade.
Quand on a annoncé le retour aux activités scolaires, on devait apporter une série de travaux. On devait aussi rédiger un texte sur les activités menées pendant l’épidémie, et écrire certains éléments statistiques qui reflétaient nos connaissances sur ce qui s’était passé. Donc, quand j’ai su que je pouvais écrire à ce sujet, ma mère me l’a dit, et je me suis tout de suite rappelé ce que j’avais déjà écrit pour ma professeure principale du préuniversitaire ; cela m’a servi de repère.
Je me souviens aussi que, parmi les données que j’avais consultées sur Wikipédia en 2021, les chiffres rapportés étaient de 690 142 malades et 7 957 décès, ce qui représentait 1,15%. Plus tard, au moment de clore cette période, grâce aux mesures prises, au travail du personnel qualifié et à la rapidité de mise en œuvre des deux candidats vaccinaux, la situation s’est améliorée.
Lors des échanges sur ces travaux, la professeure principale donnait l’exemple d’autres pays plus développés, qui avaient pourtant fermé leurs frontières et possédaient des vaccins supposément plus efficaces que les nôtres, sans avoir réussi un pourcentage de décès aussi bas que celui obtenu à Cuba. Selon elle, ces résultats représentaient un grand succès pour la stratégie cubaine de vaccination, une initiative de scientifiques très bien formés, soutenus par le commandant en chef de la Révolution, Fidel Castro, qui, en avance sur son temps, avait prévu la nécessité de disposer d’un centre de développement capable de produire nos propres vaccins, afin de protéger la population, puisqu’il était difficile d’en obtenir à cause des limitations du blocus des États-Unis, et aussi pour disposer d’un produit exportable vers le monde entier, surtout pour les pays les plus pauvres, les populations aux ressources les plus limitées.
Notre Révolution s’est caractérisée par l’humanisme et l’internationalisme ; et puisque cela a été une ligne directrice importante, je me demande : qu’aurions-nous pu faire d’autre, pour protéger le pays avec intelligence et développement technologique, dans le domaine des vaccins ? Grâce à ces vaccins, Cuba a aujourd’hui une industrie qui développe des vaccins uniques au monde, et les vaccins contre la COVID l’ont montré. Pendant que les grandes entreprises pharmaceutiques réclamaient d’être les seules reconnues — avec des vaccins coûteux, et des séquelles dont on parle aujourd’hui à travers de nouvelles pathologies —, accessibles seulement à une minorité de pays, notre pays a développé ses propres stratégies, avec des vaccins qui se sont révélés sûrs, stables, et efficaces à un pourcentage élevé.
Quand mes camarades ont remis leurs récits, ils se rejoignaient sur un élément principal. La professeure en a beaucoup discuté : la SOLIDARITÉ. Elle a entouré ce mot d’un cercle au tableau, et nous avons tous été d’accord, c’était le mot central pour faire face à n’importe quelle adversité, aussi difficile soit-elle. On pourrait donner des exemples interminables. Des personnes qui ont aidé à donner des médicaments, d’autres à envoyer de la nourriture aux médecins de garde, des chauffeurs qui nous ont transportés ; des réparateurs qui ont gonflé les pneus, réparé les crevaisons de nos vélos, remplacé des freins usés. C’était tout un pays en train de se soutenir pour avancer.
Ces histoires de vie ont laissé beaucoup d’enseignements, et, en tant que jeune Cubain, c’est une satisfaction de pouvoir parler de ces faits que je n’oublierai jamais, pour ce qu’ils ont signifié pour moi et pour ma famille. Je pense que je raconterai cela à mes enfants, et eux aux leurs, pour qu’ils sachent ce que nous avons vécu pendant l’épidémie de COVID‑19 — un peu comme les histoires que ma famille m’a racontées sur d’autres périodes de la vie du pays, quand ils sont partis alphabétiser pour aider ceux qui ne savaient ni lire ni écrire, et tant d’autres histoires, comme chaque génération en a selon l’époque où elle vit.
L’épidémie s’est terminée avec des résultats douloureux, propres à une maladie qui a tué beaucoup de personnes, jeunes et moins jeunes, qui avaient encore tant envie de vivre, comme notre amie la docteure Alina, et tant d’autres professionnels de la santé précieux, que nous garderons aussi dans notre cœur.
Parfois, je me surprends. Quand je veux situer une période ou une date, je dis comme repère “avant” ou “après” la COVID‑19, parce que cela a été si traumatisant que la trace psychosociale laissée dans la population ne s’effacera pas facilement.
J’ai réfléchi à l’impact de la COVID‑19 sur moi, et je dois dire que, adolescent de seize ans, j’ai assumé, avec responsabilité et disponibilité personnelle, une fonction sociale comme si j’étais un travailleur de plus des services médicaux et d’assistance. Mon travail de saisie des données de vaccination et d’autres informations pour les bulletins quotidiens m’a donné une habitude de travail et de responsabilité. De la même manière, j’ai participé, comme si j’étais un travailleur social, au transport de nourriture et à d’autres attentions pour des cas vulnérables dans la communauté. Cela m’a rapproché des besoins, des peines et des douleurs d’une partie de la population qui, à cause de l’âge, de maladies, de handicaps, ou d’autres raisons, vit dans des vulnérabilités qui limitent sa capacité à être et à agir de façon indépendante, en dehors de la protection sociale qu’elle reçoit.
Ce sont des personnes qui ont une âme, un cœur, une vie. Elles ont résisté aux coups d’une pandémie, avec autant d’altruisme que l’action de ceux qui, par volontariat, ont décidé de les aider, répondant à l’appel des autorités. Personne n’est resté seul, personne n’a été abandonné.
Je me souviendrai toujours des proches et amis décédés, du personnel de santé qui a été contaminé, qui s’est exposé et qui a gardé des séquelles, et de ceux qui, dans cette exposition, sont tombés malades et sont morts, surtout avec les souches plus virulentes, celles qui ont frappé la population cubaine avec plus de force.
Il y a eu tant de pages de douleur, de désolation et de mort, comme il y a eu des pages d’héroïsme, dans tout le pays, et aussi dans d’autres nations. Et il y a eu également — je dois le dire avec peine et indignation — l’action de personnes et de familles irresponsables, qui, par routine quotidienne, ou parce qu’elles se croyaient invincibles et impunies, ont perdu la perception du risque. Elles se sont exposées à la contamination et ont contribué à augmenter les chiffres de contaminations et de décès. Beaucoup ont violé les règles d’isolement et de distanciation sociale avec des fêtes, voyages à la plage, activités diverses sans protection suffisante, en violation des normes de biosécurité indiquées par les autorités sanitaires.
C’est une expérience de vie qui, aujourd’hui, me sert pour l’avenir et qui me prépare psychologiquement aux défis du quotidien. Et je les assume maintenant avec optimisme, et avec la conviction profonde des idées de solidarité et d’humanisme qui ont accompagné le peuple cubain depuis le creuset de la nationalité. La COVID‑19 fait désormais partie des traditions et de la culture cubaine, elle nous nourrit et nous enrichit en tant que peuple et nation.
Avec ces histoires de ma vie pendant l’épidémie de COVID‑19, je laisse aux lecteurs intéressés mon expérience, et j’espère qu’il ne faudra pas raconter d’autres histoires comme celle-ci.