Xondaro e xondaria rembiapó
Jeunesse guaranie mbya, territoire et création collective
Xondaro e xondaria rembiapó, dans la langue Mbya Guarani, veut dire « le travail du/de la jeune guerrier·e ». Rembiapó signifie aussi sagesse, parce que chez nous, la jeunesse porte aussi une sagesse. Tout comme les adultes. C’est une sagesse de l’esprit, du corps et de la pensée. C’est pourquoi, dans notre culture, c’est à ce moment-là que le cheminement guarani commence réellement, parce que les jeunes assument déjà des responsabilités et jouent des rôles importants dans la communauté. Ce sont des guerriers et des guerrières qui, très tôt, contribuent avec leur sagesse à notre lutte. Mais ces derniers temps, nous sommes très préoccupés par nos jeunes. Je sais que le mot “jeune” n’est pas à nous, il vient des non autochtones, les juruaTerme désignant les personnes non autochtones, particulièrement les Blancs. Dans le texte, il apparaît au pluriel pour désigner le monde extérieur, ses attentes et la logique non autochtone qui exerce souvent une pression sur les jeunes., mais je l’utilise pour que vous puissiez comprendre. Je pense que ce projet, ici dans la communauté, les rencontres entre les jeunes, a permis qu’ils se sentent partie d’un collectif. Cela est venu renforcer les xondaro et les xondaria. Ils ont commencé à parler davantage entre eux, à partager leurs pensées, à détendre le corps et l’esprit. En participant à différents groupes et activités, les plus jeunes peuvent alléger le poids des exigences liées aux études, au travail, à la famille et à la communauté, et découvrir qu’ils ne sont pas seuls et seules avec leurs peurs et préoccupations1.
Nous ouvrons ce texte avec les paroles du leader de la communauté Tekoa(ou tekoá) Communauté, territoire-collectivité; littéralement « l’endroit où l’on vit selon le mode d’être ». Au-delà d’un espace physique, c’est un territoire spirituel, politique et relationnel. Ka’aguy Ovy PorãKa’aguy = forêt ; Ovy = bleu ; Porã = beau / belle / bon. « La belle forêt bleue », nom de l’aldeia (communauté)., Aldeia Mata Verde Bonita (Maricá, Rio de Janeiro), Miguel Verá Mirim, qui a été notre principal partenaire dans le projet d’extension communautaire « Enjeux transculturels et intergénérationnels dans les récits des personnes adolescentes en contexte de COVID-19 », dirigé par Simon Harel, sous la coordination de Clara Dupuis-Morency.
L’objectif principal du projet était de construire une programmation d’activités permettant de renforcer la jeunesse guaranie mbyaL’un des sous-groupes du peuple Guarani; renvoie à l’appartenance ethnique, au mode d’être, à la langue et à l’identité. Mbya reko signifie le mode de vie propre aux Guarani Mbya.. Pour cela, nous avons utilisé la méthodologie de la roda de conversa ou du cercle de conversation en français, privilégiant la création d’espaces de rencontre entre les jeunes eux-mêmes, des leaders communautaires et des représentant·e·s de l’université, afin qu’ils et elles puissent discuter, réfléchir et développer des activités collectives autour du thème de la santé mentale et du Bem Viver Mbya, soit la bonne vie selon la communauté des Mbya.
Au cours des années 2024 et 2025, nous avons réalisé environ vingt rencontres avec près de quinze jeunes, xondaroJeune guerrier (masculin). Le terme ne renvoie pas à la guerre, mais à une posture éthique, corporelle et spirituelle de responsabilité, protection, discipline, joie et sagesse. et xondariaJeune guerrière (féminin). Comme xondaro, le terme désigne un rôle social et spirituel assumé par les jeunes au sein de la communauté., désigné·e·s par la communauté, avec l’objectif de construire une relation de confiance et de créer de nouveaux espaces d’écoute, d’échange et d’apprentissage. Une partie de ces conversations a été enregistrée et transcrite, puis sélectionnée par les jeunes eux-mêmes, et sera publiée ultérieurement dans une version bilingue en portugais et en Guarani Mbya.
Toutes les rencontres ont eu lieu dans la Tekoa Ka’aguy Ovy Porã et ont cherché à créer un espace sûr de valorisation et de partage d’expériences, où chaque xondaro ou xondaria pouvait exprimer ses perspectives sur l’identité mbya, ses préoccupations, les défis liés au Bem Viver autochtone et ses expériences à l’intérieur et à l’extérieur de la communauté.
Au fil de ces conversations, il est devenu évident que cette génération circule entre deux mondes aux valeurs et aux exigences souvent opposées. D’un côté, l’école, la ville et les réseaux sociaux, qui créent de nouveaux liens d’appartenance, mais imposent aussi un environnement individualiste, empreint de préjugés et peu disposé à discuter des inégalités ou de la pression constante d’assimilation culturelle. De l’autre côté, la vie dans la tekoa (aldeia), où l’on demande aux jeunes, très tôt, d’agir avec humilité et sagesse afin d’assumer des responsabilités collectives en tant que xondaro ou xondaria – « les plus âgé·e·s parmi les plus jeunes » – et ainsi garantir la continuité des générations à venir. Toutefois, ces expériences de la « jeunesse mbya » sont également constamment (re)signifiées par celles et ceux qui les vivent.
Texte transcrit, édité puis révisé sous la supervision de Miguel Verá Mirim, Tekoa Ka’aguy Ovy Porã, le 25 mars 2025.↩︎